Pourquoi creuse-t-on des citrouilles à Halloween ?
La première lanterne d'Halloween n'était pas orange. Elle était blanche, dure comme du bois, et elle sentait le chou. Avant de creuser des citrouilles à Halloween, les Irlandais et les Écossais taillaient des navets, et leurs grimaces avaient de quoi faire peur. La citrouille est arrivée beaucoup plus tard, de l'autre côté de l'Atlantique, pour une raison d'une simplicité désarmante : elle se creuse mieux.
Derrière la bougie qui brille sur le rebord d'une fenêtre fin octobre, il y a un mot anglais vieux de plus de trois siècles, une légende irlandaise sur un ivrogne qui a roulé le diable, une grande famine, une plante domestiquée au Mexique il y a environ dix mille ans et, plus près de nous, une opération marketing parisienne. On tire le fil dans l'ordre.
D'où vient le mot jack-o'-lantern ?
En anglais, la citrouille sculptée s'appelle jack-o'-lantern, littéralement « Jack à la lanterne ». Le mot est bien plus vieux que la citrouille d'Halloween. D'après l'Oxford English Dictionary, il apparaît en Grande-Bretagne dès 1658, et il ne désigne alors aucun légume. Il nomme le feu follet, ces lueurs pâles qui flottent au-dessus des marais et des tourbières, que les savants de l'époque appelaient ignis fatuus, le « feu fou ».
Entre 1663 et 1704, le même mot sert aussi à désigner un homme qui porte une lanterne, typiquement le veilleur de nuit. Pourquoi Jack ? Parce que c'était le prénom passe-partout de l'anglais, celui qu'on donnait à un inconnu, exactement comme on dirait « un type ». Le dictionnaire Merriam-Webster raconte cette filiation : Jack-à-la-lanterne, c'est d'abord monsieur Tout-le-monde qui marche dans le noir avec une flamme.
Le sens qui nous intéresse arrive tard. L'OED date de 1837 le premier emploi du mot pour une lanterne taillée dans un navet ou une citrouille. Presque deux siècles d'écart entre le feu des marais et le légume sur le perron.
Qui est Stingy Jack, l'homme qui a roulé le diable ?
Entre les deux sens du mot, il y a une histoire. Les Irlandais racontent celle de Stingy Jack, Jack le Radin, un ivrogne qui invite le diable à boire un verre et n'a évidemment pas l'intention de payer. Il le convainc de se changer en pièce de monnaie pour régler la note, puis empoche la pièce à côté d'une croix d'argent, ce qui empêche le diable de reprendre sa forme. Jack ne le libère qu'en échange d'une promesse : le laisser tranquille pendant des années. Il recommence plus tard avec un autre piège, un diable coincé en haut d'un arbre au tronc gravé d'une croix.
Quand Jack meurt, le paradis refuse un tel personnage. L'enfer aussi, puisque le diable a juré de ne pas prendre son âme. Il le renvoie dans la nuit avec, pour seule lumière, un charbon ardent tiré des flammes. Jack le loge dans un navet évidé et erre depuis entre deux mondes, sa lanterne à la main. Ces lueurs qu'on aperçoit au-dessus des tourbières, ce serait lui.
La légende recolle les morceaux du mot : le feu follet devient un homme, et l'homme reçoit une lanterne de légume.
Prudence sur l'ancienneté, en revanche. On présente souvent ce conte comme une tradition celte millénaire. La version la plus ancienne qu'on puisse dater est un long récit consacré au « Jack-o'-the-Lantern », publié par le Dublin Penny Journal en janvier 1836, et ce texte ne mentionne même pas de légume. Le conte circulait sans doute oralement avant, mais rien ne permet de le faire remonter à l'Antiquité.
Pourquoi des navets avant les citrouilles ?
Pour une raison très terre à terre : la citrouille n'existait pas en Europe. Toutes les courges du genre Cucurbita sont originaires des Amériques. Dans la grotte de Guilá Naquitz, dans l'État d'Oaxaca au Mexique, l'archéologue Bruce Smith a identifié en 1997 des graines et des fragments d'écorce de Cucurbita pepo, l'espèce de nos citrouilles d'Halloween, datés d'environ 10 000 à 8 000 ans. C'est l'une des plus anciennes plantes domestiquées du continent, avant le maïs. Les courges n'ont traversé l'Atlantique qu'après les voyages de Colomb.
Dans les campagnes irlandaises et écossaises, on creusait donc ce qu'on avait sous la main fin octobre : le navet, ou son cousin plus gros, le rutabaga (le neep des Écossais). En Angleterre, on utilisait aussi la betterave fourragère, la mangel-wurzel. À Hinton St George, un village du Somerset, les enfants promènent encore ces betteraves sculptées le dernier jeudi d'octobre, pour la Punkie Night.
Les traces écrites sont plus récentes qu'on ne l'imagine. Des navets sculptés sont signalés dans le Worcestershire à la fin du XVIIIe siècle, et l'historien Ronald Hutton, dans The Stations of the Sun (1996), décrit ces lanternes de navet ou de betterave, « souvent sculptées de visages grotesques », comme une coutume du XIXe siècle en Irlande, en Écosse, au pays de Galles et en Angleterre. En 1837, le Limerick Chronicle rapporte un concours de sculpture organisé dans un pub, avec un prix pour la meilleure couronne de « Jack McLantern ».
On lit partout que les Celtes plaçaient déjà des navets lumineux à leurs portes pour Samhain, la fête qui marquait la fin des récoltes et le début de l'hiver. C'est possible. Mais aucune source ancienne ne le montre. Ce lien est une reconstruction populaire, séduisante et invérifiable, pas un fait historique.
Si vous voulez juger par vous-même, essayez de creuser un rutabaga. La chair est dense, fibreuse, elle résiste au couteau, et l'objet fini tient dans la paume. Le résultat a quelque chose de franchement inquiétant, une petite tête ratatinée qui ricane à la lueur d'une braise. Chaque automne, de vieilles photos de lanternes en navet refont surface sur internet pour cette raison : elles sont bien plus effrayantes que nos citrouilles.
Comment la citrouille a-t-elle remplacé le navet en Amérique ?
Au milieu du XIXe siècle, la Grande Famine pousse des centaines de milliers d'Irlandais vers l'Amérique du Nord. Ils emportent leurs fêtes et leurs histoires, et découvrent sur place un légume local, abondant à l'automne, gros, creux et tendre : la citrouille. Le remplacement se fait tout seul. On garde le geste, on change de matière première.
Détail intéressant, la citrouille sculptée n'a pas tout de suite été un symbole d'Halloween. Aux États-Unis, elle a d'abord été associée aux récoltes et à la saison des fêtes d'automne en général. En 1850, le poète John Greenleaf Whittier consacre un poème à « The Pumpkin » où il parle de Thanksgiving, pas d'Halloween. Encore en 1895, le New York Times suggère une citrouille illuminée comme lot pour les jeux d'enfants de Thanksgiving.
Le lien explicite avec le 31 octobre apparaît pourtant tôt dans la presse. Le 1er novembre 1866, le Daily News de Kingston, en Ontario, décrit une soirée d'Halloween et « un grand sacrifice de citrouilles » transformées en têtes transparentes. À la fin du siècle, la citrouille-lanterne est installée. Le Cavalier sans tête de la Légende de Sleepy Hollow, publiée par Washington Irving en 1820, finira lui aussi avec une citrouille enflammée sur les épaules dans les adaptations. Dans le texte original, il n'y a ni Halloween ni lanterne sculptée.
La sélection agricole a fait le reste. Une variété comme le Connecticut field pumpkin est considérée comme la citrouille à lanterne commerciale d'origine : une peau orange vif, une chair fine, une forme régulière, pensée pour être vidée plutôt que mangée. Le légume s'est adapté au rituel.
Depuis quand les Français creusent-ils des citrouilles ?
En France, l'histoire est récente et elle a une date précise. En octobre 1997, France Télécom lance un téléphone portable orange baptisé « Olaween » et couvre l'esplanade du Trocadéro de plusieurs milliers de citrouilles. D'autres marques suivent dans les années qui viennent, Coca-Cola organise en 1999 une grande soirée Halloween au Zénith de Paris, et les vitrines se couvrent d'orange en quelques saisons. Un correspondant du New York Times décrit à l'époque une « fièvre » soudaine qui laisse les Français perplexes.
L'engouement retombe au milieu des années 2000, en partie parce qu'Halloween tombe pendant les vacances de la Toussaint et que beaucoup le perçoivent comme une fête commerciale importée. La citrouille sculptée, elle, est restée. Ironie de l'histoire : un geste parti d'Irlande sur un navet est revenu en Europe, deux siècles plus tard, sous la forme d'un légume américain et d'une campagne publicitaire.
Pendant ce temps, outre-Atlantique, la citrouille a pris des proportions délirantes. Le 10 octobre 2026, Ron Wallace, cultivateur de Rhode Island, a fait peser une citrouille de 1 431,5 kg à Warren, selon le Guinness World Records. Le record précédent, établi une semaine plus tôt par le Britannique Ian Paton avec « Bagheera », a donc tenu sept jours. Wallace avait déjà été le premier à dépasser les 2 000 livres en 2012. Aucune de ces géantes ne sert de lanterne : leur peau s'affaisse sous son propre poids.
Ce qu'il reste du navet dans une citrouille
Une citrouille sculptée, c'est un mot anglais du XVIIe siècle, une légende irlandaise imprimée pour la première fois en 1836, une plante mexicaine vieille de plusieurs millénaires, une famine, une migration et une opération marketing. Le tout sur un rebord de fenêtre. Si vous avez un rutabaga dans le bac à légumes cette année, essayez la version d'origine. Vous comprendrez en dix minutes pourquoi les immigrés irlandais ont adopté la citrouille avec autant d'enthousiasme.
Questions fréquentes sur les citrouilles d'Halloween
Pourquoi creuse-t-on des citrouilles à Halloween ?
La coutume vient des lanternes en navet ou en rutabaga sculptées en Irlande et en Écosse au XIXe siècle, liées à la légende de Stingy Jack. Les immigrés irlandais arrivés en Amérique du Nord ont remplacé le navet par la citrouille, plus grosse, plus tendre et abondante en automne.
Les Celtes creusaient-ils déjà des navets pour Samhain ?
Rien ne le prouve. Les plus anciennes mentions de lanternes en légume datent de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle. Le lien avec Samhain est une explication populaire, pas un fait documenté.
Quand Halloween est-il arrivé en France ?
La fête s'est diffusée en France à partir d'octobre 1997, avec une opération de France Télécom qui a décoré le Trocadéro de plusieurs milliers de citrouilles, puis d'autres campagnes de marques à la fin des années 1990.
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