Pourquoi change-t-on d'heure ? L'histoire d'une mesure provisoire depuis 1976
Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 octobre 2026, à 3 heures du matin, il sera 2 heures. Une heure de sommeil offerte, des fours et des autoradios à régler, et la même question qui revient chaque automne à la machine à café : mais au fait, pourquoi on fait encore ça ?
On change d'heure en France pour économiser de l'énergie. C'est en tout cas la raison officielle : l'heure d'été a été rétablie en 1976, juste après le choc pétrolier de 1973, pour décaler l'activité vers la lumière du soir et allumer moins d'ampoules. La mesure devait être provisoire. Cinquante ans plus tard, elle tient toujours, alors que son gain énergétique est devenu minuscule et qu'une majorité d'Européens a voté pour sa disparition. Comment une rustine de crise est-elle devenue un rituel ? C'est une histoire pleine de faux pères fondateurs, de guerres et de blocages bruxellois.
Pourquoi change-t-on d'heure deux fois par an en France ?
Le texte qui fixe le calendrier n'est pas français, il est européen. La directive 2000/84/CE du 19 janvier 2001 impose à tous les États membres la même règle : l'heure d'été commence le dernier dimanche de mars et se termine le dernier dimanche d'octobre, à 1 heure du matin en temps universel. En France, ça tombe à 3 heures. Comme le dernier dimanche d'octobre est forcément compris entre le 25 et le 31, l'année 2026 tire la date la plus précoce possible. Rien d'exceptionnel, c'était déjà le cas en 2020.
La logique de départ est simple. En été, le soleil se lève très tôt, à une heure où presque tout le monde dort. Avancer les horloges d'une heure, c'est « déplacer » cette lumière perdue du matin vers la soirée, quand les gens sont éveillés et allument la lumière. Moins d'éclairage le soir, donc moins d'électricité. En hiver, on revient à l'heure normale, pour éviter des matins noirs interminables.
Sur le papier, c'est élégant. Dans les faits, l'argument a beaucoup vieilli, et on y reviendra. Mais d'abord, une question d'origine. Qui a eu cette idée ?
Benjamin Franklin a-t-il inventé l'heure d'été ?
C'est l'anecdote la plus citée, et elle est fausse. Au printemps 1784, Benjamin Franklin, alors ambassadeur des États-Unis à Paris, envoie au Journal de Paris une lettre restée célèbre. Il raconte avoir été réveillé par erreur à 6 heures du matin et découvert, stupéfait, que le soleil était déjà levé. Il en tire un calcul : si les Parisiens se levaient avec le soleil, la ville économiserait des montagnes de bougies.
Sauf que le texte est une blague. Pour forcer les Parisiens à se lever, Franklin propose de taxer les volets qui empêchent la lumière d'entrer, de rationner les chandelles, de faire sonner toutes les cloches des églises au lever du soleil et, si cela ne suffit pas, de tirer le canon dans chaque rue. Il ne propose nulle part de toucher aux horloges. Le Franklin Institute de Philadelphie le résume sans détour : l'heure d'été est justement l'une des choses que Franklin n'a pas inventées. Il se moquait des grasses matinées, pas de l'heure légale.
Les vrais pionniers sont moins connus. En 1895, George Vernon Hudson, employé des postes en Nouvelle-Zélande et entomologiste passionné, présente devant une société savante de Wellington l'idée d'avancer les horloges de deux heures en été. Sa motivation n'a rien d'énergétique : il voulait plus de lumière après le travail pour chasser les insectes. On se moque de lui.
Douze ans plus tard, en 1907, un entrepreneur londonien, William Willett, publie à ses frais une brochure intitulée The Waste of Daylight, le gaspillage de la lumière du jour. Lui propose d'avancer les pendules de 20 minutes quatre dimanches de suite en avril, puis de faire l'inverse en septembre. Il fait le siège du Parlement britannique pendant des années. Sans succès. Willett meurt en 1915, un an trop tôt pour voir son idée appliquée.
D'où vient le changement d'heure : la guerre, puis le pétrole
Ce n'est pas la poésie de Willett qui a convaincu les gouvernements. C'est le charbon. Le 30 avril 1916, en pleine Première Guerre mondiale, l'Allemagne avance ses horloges pour économiser le combustible destiné à l'effort de guerre. Le Royaume-Uni suit le 21 mai. La France adopte à son tour une heure d'été pendant le conflit, à l'initiative du député André Honorat. L'heure d'été est née comme une mesure de guerre.
Elle va le rester longtemps. En 1940, l'occupant impose dans la zone occupée l'heure allemande, avec une heure d'écart sur la zone libre. Les deux moitiés du pays vivent décalées jusqu'à l'invasion de la zone libre en novembre 1942. À la Libération, on s'attendrait à un retour à l'heure d'avant. Raté. En 1945, le gouvernement supprime bien l'heure d'été, mais conserve le fuseau de l'Allemagne, une heure en avance sur Greenwich.
C'est l'un des faits les plus méconnus du sujet : la France vit toute l'année sur l'heure de l'Europe centrale, celle de Berlin, de Prague ou de Varsovie, alors que Paris est presque sur le même méridien que Londres. Notre « heure d'hiver » est déjà une heure d'avance sur le soleil.
Pendant trente ans, il n'y a plus de changement d'heure en France. Puis arrive l'automne 1973. La guerre du Kippour, l'embargo pétrolier, le prix du baril qui quadruple. La France, sans pétrole, se lance dans la chasse au gaspillage. Le décret n° 75-866 du 19 septembre 1975 rétablit l'heure d'été, appliquée pour la première fois du 28 mars au 28 septembre 1976. Objectif affiché : réduire la consommation d'électricité pour l'éclairage. La mesure est présentée comme temporaire. Elle a fêté ses 50 ans au printemps 2026.
En été, à Brest, le soleil passe au plus haut vers 14 h 15. Nous déjeunons avec deux heures d'avance sur lui.
Le changement d'heure fait-il vraiment économiser de l'énergie ?
Un peu. Beaucoup moins qu'en 1976. Une évaluation de l'ADEME, l'agence de la transition écologique, régulièrement citée dans la presse, chiffrait le gain annuel à environ 351 gigawattheures, soit autour de 0,07 % de la consommation électrique française. Une autre projection de l'agence, à l'horizon 2030, descendait à 258 gigawattheures. La raison est évidente quand on regarde nos plafonds : les ampoules à incandescence de 1976 ont laissé la place aux LED, qui consomment une fraction de leur électricité. Économiser une heure d'éclairage ne rapporte plus grand-chose.
Et ces chiffres ne parlent que de lumière. Ils ne disent rien du chauffage, qui pèse bien plus lourd dans la facture des ménages. Des matins plus sombres et plus froids peuvent pousser à chauffer davantage au réveil. Le bilan net est donc discuté, et personne ne présente plus le changement d'heure comme une arme décisive contre le gaspillage.
Passons au deuxième mythe, aussi tenace que celui de Franklin : le changement d'heure aurait été inventé pour les agriculteurs. C'est l'inverse. Les vaches se moquent des horloges, elles réclament la traite au même moment qu'avant, et les rosées du matin ne sèchent pas plus vite parce qu'on a tourné une aiguille. Aux États-Unis, ce sont justement les fermiers qui ont mené la bataille contre l'heure d'été après la Première Guerre mondiale, et le Congrès l'a abolie en 1919. Les vrais soutiens étaient les commerçants, ravis de voir les clients flâner en ville quand il fait encore jour après le travail.
Changement d'heure et santé : que disent les études ?
Une heure, c'est peu. Pour l'horloge interne, c'est un petit décalage horaire, l'équivalent de l'écart entre Paris et Londres. La plupart des gens s'adaptent en quelques jours, mais les chercheurs ont repéré des effets mesurables, surtout au printemps, quand on perd une heure de sommeil.
L'étude la plus citée a été présentée en 2014 au congrès de l'American College of Cardiology. Le cardiologue Amneet Sandhu et son équipe ont épluché quatre années d'admissions dans les hôpitaux du Michigan. Le lundi qui suit le passage à l'heure d'été, ils comptent 125 infarctus, contre 93 le lundi précédent. Environ un tiers de plus. Et à l'automne, le mardi qui suit le retour à l'heure d'hiver, une baisse de 21 %.
Avant de paniquer, il faut lire la suite. Sur l'ensemble de la semaine, le nombre total d'infarctus ne changeait pas. Le changement d'heure ne crée donc pas de crises cardiaques : il semble avancer de quelques jours celles qui allaient de toute façon se produire, chez des personnes déjà fragiles. C'est une étude observationnelle, sur un seul État. Un signal intéressant, pas une condamnation.
Pourquoi l'Europe n'a-t-elle jamais supprimé le changement d'heure ?
Pendant l'été 2018, la Commission européenne ouvre une consultation en ligne. Elle reçoit 4,6 millions de réponses, un record absolu, et 84 % des participants demandent la fin des changements d'heure. Le chiffre impressionne, mais il faut le relativiser : la consultation n'était pas un sondage représentatif, et environ trois millions de réponses venaient d'Allemagne, où le sujet passionne. En France, l'Assemblée nationale organise sa propre consultation début 2019 : 2 103 999 réponses, dont environ 83,7 % favorables à l'arrêt, et 59 % qui préfèrent rester à l'heure d'été toute l'année.
La machine s'emballe. La Commission propose de supprimer les changements saisonniers et de laisser chaque pays choisir son heure définitive. Le Parlement européen vote pour en mars 2019. Et puis plus rien. Pour entrer en vigueur, le texte doit aussi être adopté par le Conseil, c'est-à-dire les gouvernements des États membres. Ils ne se sont jamais mis d'accord. La dernière vraie discussion des ministres date de décembre 2019.
Le blocage n'a rien d'absurde. Si chaque pays choisit seul, l'Europe risque un patchwork : l'Espagne à une heure, la France à une autre, la Belgique à une troisième, avec des horaires de trains, de vols et de marchés financiers à réajuster en permanence. Et le choix lui-même divise. L'heure d'été permanente, plébiscitée par les Français, aurait un prix bien concret : à Brest, le soleil se lèverait vers 10 heures du matin à la fin décembre. L'heure d'hiver permanente, recommandée par beaucoup de spécialistes du sommeil, ferait lever le soleil avant 5 heures à Strasbourg en juin, et ferait tomber la nuit une heure plus tôt les soirs d'été. Personne ne veut porter la responsabilité de l'un ou de l'autre. Alors on continue de tourner les aiguilles.
Ce que dit vraiment votre réveil, le 25 octobre
Quand vous reculerez votre horloge murale dans quelques jours, vous rejouerez sans le savoir une décision de 1916 prise pour économiser du charbon, une décision de 1945 qui nous a laissés sur l'heure de Berlin, et une décision de 1975 censée durer le temps d'une crise pétrolière. Votre téléphone, lui, s'en chargera tout seul. Si les horloges internes vous intéressent, l'article sur pourquoi on bâille creuse un autre réflexe lié à la vigilance, et celui sur la tour Eiffel qui grandit en été raconte un autre effet saisonnier très mesurable.
Questions fréquentes sur le changement d'heure
Quand a lieu le changement d'heure en octobre 2026 ?
Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 octobre 2026. À 3 heures du matin, il est 2 heures : on recule les horloges d'une heure et on gagne une heure de sommeil. Le retour à l'heure d'été est prévu le dimanche 28 mars 2027.
Pourquoi change-t-on d'heure en France ?
L'heure d'été a été rétablie en France par un décret de 1975, appliqué dès 1976, après le choc pétrolier de 1973. Le but était d'économiser l'électricité consommée pour l'éclairage en profitant de la lumière du soir. Depuis 2002, le calendrier est fixé par une directive européenne commune.
Est-ce Benjamin Franklin qui a inventé l'heure d'été ?
Non. Sa lettre au Journal de Paris en 1784 est une satire qui invite les Parisiens à se lever plus tôt pour économiser les bougies. Il ne propose jamais de changer l'heure des horloges. La première proposition sérieuse vient du Néo-Zélandais George Vernon Hudson en 1895.
Le changement d'heure va-t-il être supprimé ?
Le Parlement européen a voté sa suppression en mars 2019, mais les États membres, réunis au Conseil de l'Union européenne, n'ont jamais adopté le texte. Tant qu'ils ne s'accordent pas, le changement d'heure deux fois par an continue de s'appliquer.
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